samedi 29 novembre 2025

La source engloutie

                                                           Le Champ originel


— « J'ai changé, et tu n'y es pour rien. »

Depuis combien de temps est-elle ce qu'elle est, 
racontée par ce ce qui tremble et par elle-même ?

Fondue dans le mouvant ordinaire de la vie, elle n'est rien et elle invente une éclaircie lumineuse comme celle d'après la pluie pour divaguer,
sortir de la nuit, couler simplement.
Être l'eau de l'histoire, venue, écrite. 

C'est un appel, elle appelle, un appel manqué.
Il rappelle, revient avec toutes les rumeurs assourdies du temps,
du souvenir, de la bouche.
Seule celle de sa respiration exhale la vérité du langage.
Elle laissera faire. 

Elle l'écoute hors du jour, renversée par le crépuscule de sa voix.
Il est aussi lointain qu'un astre inatteignable et ce n'est pas sans raison. Le temps a écarté la nudité de leur lien au fond des mots. Le langage est un endroit découvert où l'affection aveugle. Mais il reste le nu de l'inconnu dans le vide du corps de l'autre. 

Elle n'est plus le bruit fort de plusieurs minutes.
Elle pourrait s'arrêter, ne plus écrire le silence considérable
et sentir encore plus fort ce qui s'écoule.



dimanche 23 novembre 2025

Cheminée

 

je ne sais plus ce qui inspira ce dessin et pourquoi je le retrouve aujourd'hui. Il est peut-être la page ouverte sur un poème qui se dérobe, le temps découpé d'une image, plongé en moi-même. Par l'annotation derrière le canson jauni je peux seulement revoir, le verbe du rêve lorsque j'avais quatorze ans. 
Comme l'orfèvre cisèle un métal résistant, novembre attise la passion et ce mois est bercé par le clapotis d'une rivière.


Claude Szymczak est mort le 11 novembre 2019 à Labeaume, commune pittoresque au paysage accidenté de l'Ardèche. Je le découvre aussi aujourd'hui avec une chaude émotion, cette apparition inopinée est empreinte de caractères. C'était un poète, peintre et mon professeur d'arts plastiques au collège André Malraux à Lambres-lez-Douai, ville passerelle entre lui et mon père. Claude avait une voix que l'on n'oublie pas, féroce, particulièrement grave et gravée d'un tourbillon de grains colorés aussi hirsutes que noires, étaient sa chevelure et sa barbe. Dans la classe de quatrième et de troisième, les élèves ignoraient l'espoir que portait cet homme, souvent ébranlé par leur chahut sauvage. C'est par lui et avec lui que j'ai eu la trempe de peindre à l'huile et être son invitée pour une première exposition. Il y a une géographie et une lente éclosion de sens, en moi.



Les terres ont disparu avec l'âge et l'alchimiste du feu.
Je n'ai pas peint depuis que les mots m'ont brûlée vive.
Paraboles du poète à corps et pour toujours


carnet / photographies : le carton à dessin 
 Roubaix, 23 novembre 2025


samedi 15 novembre 2025

Iréna entre la langue et le rêve


                                                                      le parfum d'Iréna


j'étais toute la colère, je suis la question de la colère
elle était passionnante, je l'entends encore avec cet accent noué à sa voix
un peu de la fascination des débuts de quelque chose - inspiré, expulsé
la vie n'est pas de se comprendre mais d'être.


« — Je suis la représentante d'un monde où il est possible de sublimer le désespoir par l'écriture et de contenir la violence. »


                                                              la frange grave d'Iréna

il y a dix ans, Iréna était la rencontre par laquelle j'eus le sentiment d'une seconde naissance, ou peut-être fut-ce la troisième, la quatrième, je ne sais plus - sur le chemin du rêve, au virage de chaque être, il y a des visages qui vous tuent. je cherchais le rapport de parenté entre la chair et la feuille, j'étais la sidération de la mère, l'oubli insuffisant, l'aurore énigmatique dans les yeux des enfants, le père invisible. Iréna était là, au fond d'un jardin fleuri aussi l'hiver, j'arrivais avant elle, l'attendant à la surface de la terre...

« — Chez moi, il y a un proverbe qui dit : Celui que tu ne laisses pas mourir, ne te laisse pas vivre... »

carnet / photographies : le jardin analytique à Vauban
 Lille / Roubaix novembre 2015-2025     

extraits / paroles en italique : Iréna Talaban,
" Terreur communiste et résistance culturelle "
[Les arracheurs de masques]
Ed. PUF / Ethnologies



lundi 10 novembre 2025

Les artères coronaires de Novembre : l'attente, la pente


                                                                                   la pente

elle descend la source d'une passion familière
s'arrête - il y a toujours une décision à prendre au fond 
elle s'enfouit dans les secondes enflammées des artères
tout est vitesse avant de quitter sa nudité
les reflets absorbés, les métaphores
l'aube est déjà là 

elle frémit ostensiblement 


                                                                                      Amsterdam, le 30 novembre 1990


Cher Fawwaz,


  Nous sommes aux derniers jours de novembre, un mois qui m'est cher, celui de la naissance de ma mère (et celui de la fête des Morts). Avenue Clémenceau, les religieuses françaises nous apprenaient que le sol était couvert de feuilles mortes. Ces feuilles mortes, à Beyrouth, sur cette avenue sans arbres, n'existaient pas. Mais à l'école, tout ce qu'on nous disait, n'existait pas. Certainement pas pour nous.

  Nous sommes arrivées avant-hier, et hier soir sommes allées à l'opéra entendre Le Retour d'Ulysse de Monteverdi dirigé par Pierre Audi, le neveu de Simone.
  Le personnage de Pénélope me fait entrer par ce hasard heureux droit dans mon propos. Pénélope a été un archétype proposé aux femmes pendant plus de deux millénaires. Elle est un mythe / réalité. Elle est attente pure. D'ailleurs, elle n'attend même pas à une fenêtre, les fenêtres étant pour les femmes déjà une sortie de leur cage. Elle vit dans le fond de sa chambre. Devant son métier à tisser. Pénélope attend.
  Job aussi, personnage originaire du désert de ce qui est la Jordanie aujourd'hui, attend dans la lumière dure, et les cailloux. Il n'attend même pas que cessent ses malheurs. Il attend que Dieu lui manifeste une nouvelle exigence. C'est l'attente pure de la pure volonté divine.
  Job est donc à Dieu ce que Pénélope est à Ulysse : l'objet qui attend, et qui par ce rôle « divinise » Ulysse. 
  Et depuis, dans un imaginaire constamment actualisé, la femme a été ce qui attend : elle attend de grandir, elle attend sa puberté, attend le fiancé, le mari, l'enfant, la vieillesse, et la mort. Elle attend que les enfants aillent et viennent, qu'ils grandissent, qu'ils se marient, que le mari parte le matin, qu'il rentre le soir. Elle attend que l'eau bouille, que la guerre finisse, que le printemps revienne. Elle attend d'être embrassée, prise, rejetée, oubliée. Elle attend l'heure de l'amour, celle de la vengeance, de l'oubli, et de nouveau la mort. Elle est la fleur qui attend l'abeille, et la vallée qui attend l'orage. Elle est pratiquement née « assise », et Pénélope ne fait rien d'autre. Elle s'assoit, tisse, et défait son travail. Sisyphe, c'est elle. Pour que l'attente soit pure, il faut que rien ne dure de ce qu'elle fait.
  Mais de nos jours, cyniques comme nous le sommes devenus, nous pourrions dire que l'histoire de Pénélope devrait être à rebours. Pénélope n'aurait jamais attendu, mais plutôt redoutait le retour d'Ulysse car cela allait mettre fin à ses aventures bien cachées. Que de soldats américains sont revenus de la dernière guerre mondiale pour retrouver leurs femmes déjà remariées alors qu'elles n'avaient jamais eu de preuves de la disparition de leur premier mari !
  Je pense que l'attente est facilement une arme insidieuse. C'est elle qui détermine le destin de celui qui est attendu. Mallarmé, parlant d'Ulysse, le comparait à Hélios, disant que le soleil ne pouvait pas se détourner de la marche qui lui était assignée, fût-ce dans cours diurne, ou nocturne. Ulysse lui aussi ne peut ne pas revenir. Il est en quelque sorte « programmé » pour le faire par l'attente de Pénélope. Tout peut être donc renversé. On peut bien dire qu'ainsi c'est bien la cible qui détermine le parcours de la flèche. 

  Après t'avoir avant-hier, cher Fawwaz, confié mes vues sur Pénélope, j'aimerais te faire part d'un incident que mon amie d'Amsterdam, Yanny Donker, m'a raconté. Elle habite le quartier des prostituées, que je connaissais déjà, et que j'ai revu. Ces maisons « closes » n'ont rien de clos. Elles affichent dans leurs vitrines des femmes à la chair aussi rose que le bœuf de Rembrandt au musée du Louvre. Yanny en connaît plusieurs. « Oh ! me dit-elle, il y en a de tout. Certaines font beaucoup d'argent, certaines se marient et continuent ce métier, d'autres sont battues par leurs souteneurs, maltraitées, détruites. Bien sûr, il y a beaucoup de drogue par ici, de violence. Elles sont souvent assassinées. »
  Je demande : « ça ne te rend pas triste ? » Elle répond que non, qu'elle et ses enfants se sont habitués. Puis, elle se ravise : « dernièrement je parlais avec l'une de celles que je connais le mieux. Elle m'a raconté qu'un homme passait tous les soirs devant la vitrine où elle se tient toute nue, exposée, un jeune homme qui n'est jamais entré, et qui la saluait très gentiment, et ça lui faisait plaisir, à elle, d'avoir en quelque sorte un véritable ami. Et puis, continua Yanny, cette femme lui a dit il y a quelques jours : « tu vois, hier j'étais dans la rue et j'ai rencontré mon jeune homme. Et il est passé devant moi sans me saluer, sans me reconnaître, parce que j'étais habillée ! » Cette femme a eu beaucoup, beaucoup de peine, elle est triste, triste... C'est ainsi.
  J'ai un tourbillon d'idées... je ne sais pas quoi ajouter, quoi te dire de plus ? J'aurais aimé rester ici quelques jours, vadrouiller, mais je suis obligée de rentrer à Paris. Ces villes du Nord, je regrette qu'elles me soient si étrangères. C'est tout un monde. Je t'embrasse,


                                                                                                                E.


                                                                       _ Etel Adnan, Des villes et des femmes
                                                                        Lettres à Fawwaz
suivi de Paris mis à nu
                                                                                 
Gallimard collection L'Imaginaire
                                                                                                                  [p.53/56]





samedi 1 novembre 2025

" Si je t'aime, est-ce que cela te regarde ? "


On a beau faire, on se figure toujours ce que l'on voit.
Je crois que l'homme rêve uniquement pour ne pas cesser de voir.
Il se pourrait bien que la lumière intérieure se répandit un beau jour
hors de nous-mêmes, en sorte que nous n'aurions besoin d'aucune autre.

_ Johann Wolfgang Goethe,
Les Affinités électives




dimanche 26 octobre 2025

Ne pas s'attarder sur ce qui détourne l'attention

 


la nuit est étourdie. par elle, la colère s'endort dans l'espace du poème et dans la crise avec les mots que j'ai semés, hâtivement, nerveusement, sur des carnets noirs.

enveloppée de feuilles de papier, dans mon sommeil, la nuit réveille le vide du corps, ma bouche s'éclaire. au fond de la scène, des milliards de lunes. la langue tourne, elle est ronde, devenue cicatrice, petits points tracés avec adresse dans la Voie Lactée.

je m'enfonce dans la tendresse de la nuit et je bois la musique de l'indulgence, c'est un silence déconcertant.

j'ai perdu des noms, un itinéraire couché depuis cinquante ans. je ne sais plus à qui je parle. les visages sont brouillés, comme une piste dans un crépuscule de lucidité. j'ai cru à l'accident de l'écoulement.

échappée, ligne de fuite, dérobade, mensonge limite, précaution incorrecte, je ne peux m'empêcher d'imaginer tes mains hésitantes. 

où commence la confiance, comment devenir montagne, celle que l'on ne déplace pas ?



carnet / photographies : longtemps tactile 
Le non-lieu Roubaix 05 octobre 2025



dimanche 12 octobre 2025

Écho sans retour


On leur fera le visage que l'on veut
d'après les lettres.


_
Hélène Cixous, L'Amour même
dans la boîte aux lettres
[Prière d'insérer]
 Ed. Galilée

                                                                              k_9652_768


avec la fidélité des mots
derrière l'infidélité des liens
sous les illusions des choses, les choses de parole
je renonce

je veux l'automne sans discuter
m'émerveiller de l'affection indiscutable qu'ont les chats
mourir follement sous ma langue
j'ai perdu ma peau plusieurs fois
je la sens je la vois de l'autre côté du verbe
plusieurs fois trouvée entre encore et toujours
j'aurais passionnément dit
et de toutes les tonalités

le cri à voie basse
un chrysanthème dans la bouche

faut-il caresser le contraire à chaque émotion touchée ?
revêtir la robe d'un nouveau doute
une robe longue jusqu'aux racines
taraudée comme une roche

d'une urgence d'une violence
d'une extrême douceur 
des actes infléchis
j'étreins le désert
dépiautée



samedi 27 septembre 2025

Chose, folie, mouvement, douceur : quatre-vingt-deux mots


« Tout avait commencé la veille.  Je venais de lire Savoir.
Et avant de fermer les yeux pour céder au sommeil, je me laissai envahir,
comme on dit, doucement, dans la douceur, par un souvenir d'enfance,
un vrai souvenir d'enfance, l'envers d'un rêve, et là je ne brode plus. »

                                                                              _ Jacques Derrida, Un vers à soie
                                                                            Points de vue piqués sur l'autre voile 

                                dans Jacques Derrida et Hélène Cixous, Voiles
                                                           Ed. Galilée, Paris - coll. Incises 


                                                         quatre-vingt deux mots


ici, l'armure a perdu son caractère solitaire. elle est dans une secrète complicité. c'est apprendre de la dualité des sens. il y a toujours un arrachement à soi d'être à vivre et ne pas confondre la première personne. " je " suis un moment qui arrive - excessif dans l'élan du sourire, de l'étoffe envolée. je ne suis pas qu'une heureuse fugitive. je retrouve l'air d'une histoire de la folie. comprenez-vous : je cherche l'infinité dans la fureur d'écrire le mouvement. ce mouvement redoutable des mouvements insensés. vivre cet être qui disparait. savoir le corps et le dire. et voilà que l'ombre de son image s'égare dans l'écluse du rêve. un tremblement ouvert dans les parages du vrai. petite peau du texte indémêlable...
 


samedi 20 septembre 2025

Celle qui parle


Tu ne trouveras pas les limites de l'oubli, si loin que tu puisses oublier.

                                                            _ Maurice Blanchot, L'attente, l'oubli


                                                                                 le dialogue


elle est partie un matin puis elle est revenue des années plus tard, l'interroger sur sa vie. Peut-être trois ou quatre questions derrière des heures infinies de tension et d'ivresse. À la recherche d'un commencement, telle Eurydice arrachée des enfers, elle est tombée dans la vérité. Par la franchise du regard, il y a sans cesse la clairvoyance et une proposition intense — la nudité de l'Autre aussi. Comment elle a pu voir son visage sans connaître ses yeux. Au nom du destin, elle l'a appelé " visage " et c'est un mystère. Ce qui a été au plus loin d'elle, ce qui est encore — radical, indestructible pourtant filamenteux, totalement intérieur. Que toute lumière absente, invoquée et qui ne sait pas, rappelle l'expérience du non pouvoir ou d'un tout pouvoir de la limite mouvante. Ce vide impressionnnant dans la figure déshabillée.  

Pendant plusieurs jours, la piqûre de l'humiliation lui a brûlé la langue, elle n'a pas arrêté de parler. Comme s'il fallait mourir plusieurs fois avec le chant des flammes du langage. 



jeudi 4 septembre 2025

Les contrevenantes

                                                                   Archive - Is this me 
                                                                      [Super 8 | 2022]


... quelques minutes vives pour enjamber le train. Elles partent voir Cirrus, qui lui, les observe depuis le pont-route. Rien ne les destine au souvenir. Sont-elles entières dans un tout en dehors et sans dedans ? Elles arpentent le chemin comme un perpétuel à venir, un long chemin des yeux du haut puis du bas des rails. La vie recommence sur des lignes en rupture. L'une exprime sa surprise, l'écriture est parfois vide. Celles qui se regardent, énumérent les cruautés du monde. Elles touchent les âmes étourdies. Dans l'éclat du détour, il y a le retour de l'absence. Tout revient, alors, mais pour que chaque histoire soit autre chose que l'histoire du passé.

j'entends leur respiration derrière les efforts qu'elle déploie
contre le besoin irrépressible, le devoir déchirant

la lumière cogne sur leurs tissus
sans contresens








carnet / photographies : " l'interdite " & autoportrait K.D
― Villetaneuse - Paris
, 31 août 2025



mercredi 27 août 2025

L'effacement


                                                          la faille et la parole


c'est là — toujours trembler
du sentiment d'incompréhension 
dans l'approche attentive au sensible
tenter encore l'adresse d'un langage
l'épreuve intime de se perdre et avancer
avec ardeur à l'intérieur d'une lutte
écrire d'un rien à plus profond

recommencer la parole de maintenant 
et comment dire c'est parler en langues
l'une, l'autre, l'entre-deux, l'écart tu 
ouvrir les lèvres et s'échapper de soi
et plusieurs mots au-dessous du silence
parler et écrire comme l'écume de la nuit

 

est-ce que la bouche appartient à quelqu'un ?


              je disparais d'un scintillement
              je deviens l'absence lunaire

                      toute à toi

                      non à toi
                      toute à vous 
                      les palpitations étrangères


                                     la mort change
                                     pour revenir au monde 
                                     c'est inexplicable




samedi 23 août 2025

La fille de la mécanique

—————

La forêt et la rivière — elles nageaient devant moi
tandis que je nageais dans l'eau

—————

Franz Kafka, Cahiers in-octavo
[Cahier E août-septembre 1917. Bibliothèque Rivages]

 

                                                                                   La Scarpe

dans l'indifférence, la différence est née
une main, un genou, un sexe qu'elle est seule à vivre
je sais, sans certitude, qui elle est, naturellement exubérante
une rivière sépare le corps en deux, un véritable fossé 
au soleil, le silence l'invite au combat, l'éternité !
le soir, le diabolique quitte l'héroïsme 
le lendemain, l'autre monde est inchangé
il y a deux sortes de vérité, présentée par les arbres
elle explique comment ils attendent le chemin 
la vérité d'ici, celle de là, un signe de la main
la maison du père cachée sur le visage
le chaos de la mère glissé dans la voix
elle vogue à la rencontre d'un reste de croyance
les étoiles ne vivent pas le jugement du jour
écrire sur sa poitrine que le chemin est infini



jeudi 21 août 2025

Les mots échappés sentent le geste

 

Il arrive que le génie de la détermination procède ainsi
aux ultimes vérifications sur les confins désertiques de la nuit
quand tout le monde dort ou fait semblant.

_ Denis Roche, Temps profond
[Essais de littérature arrêtée 1977-1984  Ed. Seuil / 6 septembre 1983]


                                    la fougère est Révolution 

la nuit déployait son adieu et le temps s'évanouissait devant elle / tout était léger tout était soulevé du quotidien, des limites, des sollicitudes / elle était là sous ce long couteau de peau / toute notion d'idéal écartée du lieu tout rêve ouvert / le paradoxe de l'air chargé d'odeur de terre et de détachement se ravissait / les gargouillements nocturnes filaient entre des lèvres / elle aimait danser avec le feuillage éclairant du soleil noir / elle pensait à la clandestinité des feuillages, à leurs ombres venant des yeux, à la lumière sortie du poème / découverte d'un style qu'aucune mode ne contient / seule l'écriture intime devenait sa signature et son geste


dimanche 17 août 2025

Je vous vois, la vision est désarmante


                                                                              à mains nues


Le paradoxe de la magie apparaît évidemment : elle prétend être initiative et domination libre, alors que, pour se constituer, elle accepte le règne de la passivité, ce règne où il n'y a pas de fins. 

                                                         _ Maurice Blanchot, L'Espace littéraire 


— c'est une incantation —

                                                               la question de l'écriture

                                                                      une forme de jour

 
                                                                               l'ordre éclaté


« Qu'est-ce que désirer ? »
Elle avait lu cette question sur la corolle d'une fleur sensible et non finie en touchant la zone d'attrait et la différence comme l'épreuve ultime du langage. Un corps transgressif qui était sans réponse mais qui pourtant disait la recherche du dialogue, ce qui va-et-vient dans la discontinuité de la nuit


                                                                                  12.5 X 8.5


mardi 12 août 2025

Le Jeu imprenable

 

Nous ne savons plus dire le Mal.
Nous ne savons plus que proférer le discours des droits de l'homme - valeur pieuse, faible, inutile, hypocrite, qui repose sur une croyance illuministe en l'attraction naturelle du Bien, sur une idéalité des rapports humains (alors qu'il n'existe évidemment de traitement du mal que par le mal).

                 _ Jean Baudrillard, La Transparence du Mal


         Cat Power - Hate
          [The Greatest  | 2005]


j'aime les gens honnêtes, qui sont-ils ?
est-ce toi qui m'écoute quand ton coeur s'essouffle ou toi qui jongle avec la langue maudite, toi la nature vérace devant l'écran radar, sans doute toi le mécréant dans son corps de ferme, et toi qui cherche le sens oublié des mots — qui d'autre se trouve ici ? 

l'honnêteté est marginale, ne parle pas sur des cahiers chiffrés. Elle n'est pas la chemise immaculée pour séduire l'écriture d'un système, elle est voie sur un chemin vague. Ce n'est pas non plus une formalité généreuse pour se remercier. Si je ne sais pas et d'évidence, je ne sais pas, elle m'aiguille. Si je m'exalte, si je parle sans cesse et que je digresse, elle sourit. Et si toi et moi, l'on s'entend, on l'a saisie sans se faire mal avec des souvenirs, elle se risque. Sans loi morale, sans conformité. 


                                                         ©Y.D - Sarrazine_1351

 ⌠merci, f. & y. pour ce qui est dit et dedans⌡



vendredi 8 août 2025

Dans ces yeux là | la joie folle

 

Ça ressemblait à une grimace, comme de la douleur 
mais ce n'etait qu'une joie folle


_ salman rushdie, les versets sataniques
   [Ed. C. Bourgois - trad. de l'anglais par A. Nasier. p.220]


et le silence blotti contre l'histoire | crayon graphite - encre
[Roubaix - août 2025] 



mercredi 6 août 2025

Rendre au sauvage sa vitalité, c'est là où je veux vivre

  Robe A. Demeulemeester © S. Meisel 1997


j'ai tenté d'écrire la nature des lieux, d'entourer la trace des mots contraires, un autre jour puis un autre —  déchaînée par le doute d'exister à ses yeux / je me suis découverte dans une atmosphère d'éther, complice au craquement du texte, alliance trompeuse, bouleversante / qu'une fois  — une seule fois, j'ai senti le filet de sa voix envelopper ma nuque, défaire la combinaison de mon horloge, basculer l'hiver en devenir printemps haletant / qu'une autre fois différente, la marche vive, son silence s'est écoulé sur la latérale gauche de mon corps / depuis je ne vois plus le temps comme il est / la révélation est là sous des lignes de phrases adressées à personne / je les enflamme de paix 


— peut-on dire simplement qui l'on est sans domestiquer la vérité ? 



dimanche 3 août 2025

Les images sont toujours plus ouvertes que les mots


                                                                       le lez_k6113-Y.D

Ce n'est pas par hasard que les anciens disaient :
le siège de l'âme se trouve dans les yeux ...
« Animi sedem esse in oculis. »

_ Norbert Elias, la civilisation des moeurs
[Ed. Calmann-Lévy - in sociologie du problème p.81]

elle remplit le verre d'eau, elle dépose doucement le verre devant la porte du langage. Le verre se vide à une vitesse folle et dans un flottement silencieux. L'eau s'est évaporée. Quelqu'un est peut-être là, rieur, glissé des végétations humides de la parole, a bu tous les mots. L'instant est grave, englouti dans la voix. Avec le même soin, le même geste, les feuilles se tournent vers la nuit, des yeux observent aussi la clarté nocturne. Voilà ce qu'elle voulait dire, cette précise sensation de la présence, ce qui se passe dans les yeux qui sentent — autant fermés puissent-ils être, autant volubiles autour des corps absents.



dimanche 27 juillet 2025

Les signes que la langue découvre

 

« ..là où la peau a été touchée, la marque reste...»

   _ Goliarda Sapienza, Miroirs du temps
    [extrait de lettre à Mara, 15 juillet 1960]

                                                         rien d'autre que la sagacité


l'amour dit
la différence naît 
dans les tissus que le corps sent
le temps intime ouvre les mains et au bout des doigts la vision
il faut dire les choses profondes sans attente
    affectueusement en plein désordre
affleurer les traces 
unir les ombres


                                                       mes yeux et ceux du soleil


et par l'éclair d'un délice
où l'éclat est tangible
la vérité arrive


                                                                               nature double 


carnet / photographies / autoportrait K.D & G.L
Bruxelles
, 26 juillet 2025



vendredi 25 juillet 2025

La douceur de l'empreinte

les chattes partagent la clarté des fenêtres de la chambre, elles lisent l'instant d'avant, celui d'après et tout l'invisible de ce que ma bouche appelle. Face à elles, les maisons voisines reflètent l'incompréhensible d'un feu ardent, une forme de foyer étranger ou ce qui pourrait être l'écoute d'une vie nouvelle. Dans l'égarement du regard des félines, je parle la langue en eau tombée de gouttière en gouttière. J'apparais avec elles, je glisse sur les mots anciens et je disparais. La cascade peut s'évanouir de nos corps et pourtant nous survivons, rien ne vient du prolongement du ciel —  s'il y a de l'effacement dans le ravissement


                                                et du feu et l'azur - l'inlassable

j'ai touché quelque chose avec ma langue et c'est quelque chose que la chaleur des chattes traduit naturellement. Il semble si simple parfois avec l'attention précieuse de complices, d'interpréter les signes, d'être le retour d'une vision, l'insistance d'un prénom, affleurer un bonheur que nous ne voyons pas, de vivre un blottissement soudain contre la douceur aveugle



jeudi 17 juillet 2025

La fulguration des liens

 

Des toiles et des toiles mystérieuses et attachantes, entre autres, des sensations anonymes que le temps a éprouvées. Je suis là à l’intérieur, enveloppée de mots et de peau, j’ai le ventre rond qui ne connaît pas encore sa naissance. En soi, c’est une expérience intime de visibilité et d’invisibilité, toute une texture d’une trame à l’autre qu’il faut arpenter. 

Dehors, dans les plis du monde, les arbres ont revêtu leurs robes à motifs et au son de la nature, ils nouent des gestes à leur centre de gravité. C’est la beauté des mouvements dansés. Je sens la vie s’entrelacer aux fibres d’un dehors et d’un dedans que le temps veut réunir. Voilà le seuil d’un spectacle vertigineux et je cherche l’odeur des tissus dans la respiration des arbres. Voici aussi l’errance de mon pas derrière des phrases décousues. 

Il y a des formes improvisées, incolores, infinies et toutes les formes sont des rêves. Il y a ce lien aux lieux, précis et mobiles. Je passe dans les bras des arbres d’où tombent les mots et leurs fleurs. Je traverse cette couverture de sens et d’images, je passe le fil dans les failles des murs, je touche les empreintes du temps. Et de la joie et de l’inconnaissable, j’enroule les mouvements, je dénoue la chute des fleurs, j’arrive enfin à l’origine du corps naissant, aux lianes et la vie que mes mains ont écrites. 


L’eau coule, j’entends un filet d’eau parcourir ma vie. 




                                                                        K.DPortails
                                                                        Recherche création [Roubaix - 2024/2025]





lundi 14 juillet 2025

La relation, c'est écrit sur le fil, sur le film

 Ici, le sens du mot « relation » doit être entendu au sens littéral, non comme une connexion entre des entités pré-localisées mais comme un passage tracé dans le territoire de l'expérience vécue. Au lieu de raccorder des points à l'intérieur d'un réseau, chaque relation est une ligne dans un maillage de pistes entrecroisées. Raconter une histoire, c'est établir des relations entre des évènements passés, en retraçant un chemin dans le monde. C'est un chemin que les autres peuvent suivre en reprenant les fils des vies passées et en faisant défiler le leur. Mais comme dans la technique des boucles et du tricot, le fil qu'on déroule et le fil qu'on reprend font tous deux partie de la même fibre. 


   _ Tim INGOLD, Une brève histoire des lignes
     [Chapitre III, Connecter, traverser, longer  p.119/120]
        Trad. de l'anglais par Sophie Renaut
          Éditions Zones Sensibles
Pactum serva


Portails | recherche création 
écriture collective avec Elodie REQUILLART et des habitantes
extrait de la scénographie

film documentaire poétique franco-arabe
réalisé par Quentin OBAROWSKI 

projection débat - 12 juillet 2025
[La Condition Publique - Roubaix]