dimanche 23 juin 2024

Laissez-la

                                                                 carnet_6597


laissez-la faire   créer l'heure qui lui manque  un faisceau lumineux dans la brume chronique  un filament aussi ténu et inexplicable que la passion  en soi ce qui n'est pas visible  tandis que d'autres parlent sans agir   danser des mains tout le temps   les ondulations respirées  celles qui s'illuminent dans le noir et qui n'ont plus l'âge de l'hiver amoureux  l'été chaleureux revenant par un appel  un appel du sang  se retrouver la nuit avec la candeur  la fleur au ventre et une petite lettre ouverte  je le sais  laissez-la prévoir l'orage   sauvagement  l'orage qui la connait sans fin qui l'emporte dans son propre corps tout doublé d'émois   tandis que des airs enchaînés, contournent, survolent, planent, indifférents à sa nature 

                                                                                  la rampe

 

lundi 10 juin 2024

Salve latente

derrière un sourire, un homme écrit
il est sans amour sans latitude sans papier 
le temps a levé et a marqué l'affection 
il est arraché à la lumière, il survit 
derrière ce sourire, c'est la mémoire du corps
l'absence quand ses bras serrent le désir 
la peur de la mer sur la ligne des hanches
il écrit la nuit avec l'odeur crue des objets
il déshabille lentement les mots dans sa gorge
par les étages et les facettes de sa langue 
je suis là, il ne me voit pas, il écrit 
le charme de ses lèvres refermées
sur les dents serrées du silence


                                                          les larmes ont la parole


samedi 8 juin 2024

Entends-tu, imagines-tu, dis ? — Mohamed Boudia


« Nous déduisons notre esthétique comme notre morale
des besoins de notre combat
»

                                _ Bertolt Brecht


                                                                                   ensemble 
                                                                               

Entends-tu ?

Un jour, tu entends ;
Avec nos bras nus
Et nos poitrines
Où se meure
Le poil gris et terne
De la misère 
Nous donnerons l'assaut
À nos rêves.
et aux Étoiles.

Si tu voulais
Ton poing mêlé au mien
Symbole et défi multicolore
Nous crèverons les vieux nuages
Pour écouter
Les premières notes
De la foi nouvelle.

Imagines-tu, dis ?
Imagines-tu
Le peuple qu' habite 
Le fer, issu des
Éclats de toutes
Les violences universelles ;
Par un seul geste
Remettre en cause
L'existence
Des racines ?

Les banques
En tremblent
Déjà

Poème paru dans l'article « le Chant du paysan » le 1er mars 1963
dans le numéro 4 de
Révolution à l'université

2 JUIN 1973

un geste oublié
un murmure hésité
et le soleil dévorant 
tombe au pied de la muraille
de l'incompréhensible et stupide renoncement au bonheur 

— Poème paru dans le numéro spécial de La Charte, Al Mithaq
éditée par le RUR/FLN Clandestin, « Hommage à Mohamed Boudia » 1973


Mohamed Boudia, Oeuvres 
Écrits politiques, théâtre, poésie et nouvelles 
Premiers Matins de Novembre
Éditions - 2017



mardi 4 juin 2024

L'Espérance et l'homme aux lèvres rouges


                                                                        la gaîté 

C'est le commencement de l'éternité dans les ciels mais une éternité des crimes de guerre. Toute l'infinie beauté des sens ne transparait plus sur les visages, l'on cherche la vérité de l'autre comme l'on cherche un remède à la souffrance. De la théorie, des émotions, de l'espérance, tout est teinté de pourpre et de noir brûlé. L'on n'entend ni les femmes ni les enfants ramasser les restes de leurs chants, et du silence, l'on replie les ciels pour ne plus rien nommer ni l'immanence du sensible ni l'origine.


—Mouvements—


                                                                            la matérialité


L'affection dentelée sous son manteau de pluie, elle est si impatiente de le revoir, déterminée dans sa trajectoire — sa révolution. Elle marche un peu à la manière d'une danse, ses pas sont longs, frénétiques. Le ciseau des jambes coupe la répétition de l'air, elle sent un souffle véloce frotter la peau. Elle voudrait lui dire comment elle ensemence sa propre nature, comment naissent les choses et se fragmentent quand elle aime, comme des divisions de sensations dans tout son corps. Il est presque midi dans l'épaisseur du cimetière du Montparnasse, l'un des ciels aspire l'odeur des fleurs qu'ont laissé les amants de passage. Près d'un banc délaissé, elle s'arrête, sous son manteau une pulsion de vie retentit.  Il arrive, il vient comme une veine jaillie de la première rencontre, il est le mouvement. 


                                                                      l'altérité

des retrouvailles comme les fleurs, la musique, l'émoi,
elle a cherché le lien, sa main son autre main près du ciseau
il n'est pas resté dans la marche,
peut-être un refus peut-être la convocation d'une mesure de l'air,
il n'y a plus que des mots scandés,
un rythme brouillé de désir et de contraste
sous le manteau, les ciels ont changé d'apparence
et la pluie a inondé son corps à elle


                                                                   l'intensité


dimanche 19 mai 2024

La fin de l'amour

                                                                         dévorer le dédale 

 


jeudi 16 mai 2024

Les chats errants

 vous percevez mes pas
vous flairez mes sens
chaque jour déchaîné de sa perte 

quand orphelins
vous cherchez le lit des fleurs
sous le désastre brillant des étoiles 
la lune aux mille visages dans vos yeux 

aveuglés par la vie
vous entendez plus fort que tout
le déferlement sournois des lois
les éboulements des guerres 

 de verve et d'assaut
je vous sens, je vous suis, 
mêmes griffes sorties de la nudité
sans cesse le corps sans limites


                                          

dimanche 12 mai 2024

Les batelières


                                                         l'arbre de l'amour 

... elles écrivent leurs charmes aussitôt l'éclat de rire, des flambeaux à la main pour ne pas tomber. Dans leurs yeux je croise, parfois un, deux, trois, frémissements de l'attente face à l'amour. Un balancier de contrecoups à bout de nerfs, à bout de force, à bout de souffle. J'admire l'atmosphère résistante que je traverse. Elles cherchent les corps de l'autre monde, elles pressentent le mariage du ciel et de la terre et c'est un chaos immense sous leurs pas. Elles se dressent, irréelles, le souffle des sibylles dans leurs ombres. Derrière les bruits ordinaires, il y a des petites bulles de chair abandonnées dans des poches à coulisse qui parlent de scène brûlante. J'entends le ressac de la dévastation. Un tapis de fleurs sauvages aligne les cris des bêtes de nuit pour qu'au matin, par leur émoi implacable, des arbres s'ouvrent et protègent le rêve. De l'autre côté de la vie, la disparition, la bouche de la vie sans parole. Elles dispersent le chant muet des rives pénétrées et le buste délicatement en avant, les flambeaux étincelants, elles se frottent les joues et les lèvres. Avec elles, j'écris la peau des fleurs, la peau cramponnée au rêve. La nuit est toujours là avec ses gouttes de lumière dans les entrailles de l'arbre...



samedi 11 mai 2024

La Sagesse rencontre Les Rubáiyát : quelle merveille !


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Je veux des passions ; et si l'état le pire
Est le néant, je ne sais point
De néant plus complet
                   qu'un coeur froid à ce point.

*
Le silence, en amour,
                                      est une erreur extrême :
Souffrez, mais déclarez vos maux,
Car qui les sait mieux que vous-même ?
Que sert d'en parler aux échos ? 
Il faut les dire à ce qu'on aime.

*
... De quoi ne vient à bout
L'esprit joint au désir de plaire ?

*
... Tout est siècle aux amants.

*
L'absence est aussi bien un remède à la haine
Qu'un appareil contre l'amour .

*






⃰ ⃰ ⃰ ⃰ ⃰ ⃰ ⃰ ⃰ ⃰ ⃰ ⃰ ⃰
XXXVII

Remplis la coupe ! Et répétons encore
Que le temps fuit et cède sous nos pas :
Hier est mort et demain peut venir ;
Aujourd'hui seul m'importe s'il m'est doux !

⃰ ⃰ ⃰ ⃰ ⃰ ⃰ ⃰ ⃰ ⃰ ⃰ ⃰ ⃰





La Bibliothèque miniature.
Payot & Cie, Paris  
(non daté)

La Sagesse, (de) La Fontaine, recueillie par G.Michaut 
&  
Omar Khayyām, Les Rubáiyát 
traduction nouvelle par F. ROGER-CORNAZ
 


mercredi 8 mai 2024

La langue de la rivière


                                        prosopopée


je suis tour à tour débordante et dépourvue     une onde cuirassée que le temps découvre     ma musique est un avènement     un genre d'entre-deux  une audace que la main exulte    un cran à demi-jours     pareille à l'humeur de la soie  je ne me borne pas aux impressions     par le vide de l'air je descends vers l'inavouable     au bord du monde je coule de tendresse et chaque soir je meurs dans la bouche


samedi 4 mai 2024

Il pleut et je te regarde — Où étais-tu pendant la nuit ?

 

                                                                                 empreintes 


C'EST LÀ QUE JE VAIS

      Au-delà de l'oreille existe un son,
à l'extrémité du regard un aspect des choses, au bout des doigts un objet 
      — c'est là que je vais.
      A la pointe du crayon, le trait.
      Là où expire une pensée il y a une idée, à la dernière bouffée de joie une autre joie, à la pointe de l'épée la magie — c'est là que je vais.
      A la pointe des pieds, le saut.
      C'est un peu l'histoire de quelqu'un qui est parti et qui ne revint jamais 
      — c'est là que je vais.
      J'y vais ou je ne n'y vais pas ? Mais si, j'y vais. Et maintenant je reviens pour voir comment vont les choses. Si elles sont toujours aussi magiques. Réalité ? je t'attends. Là-bas où je vais.
      A la pointe du mot il y a le mot. J'ai envie d'employer le mot « retrouvailles » mais je ne sais où ni quand.
A l'orée des « retrouvailles » est la famille. A l'orée de la famille est le je. A l'orée du je il y a moi. C'est vers moi que je vais. Et c'est de moi que je sors voir. Voir quoi ?  Voir ce qui existe. Une fois morte c'est vers le fatidique. Mais après — après tout est réél. Et l'âme libre cherche un coin où se lover. Moi est un je que je proclame. Je ne sais pas de quoi je parle. Je parle de rien. Je suis rien. Une fois morte je grandirai et je m'épandrai,
et quelqu'un dira mon nom avec amour. 
     C'est vers mon pauvre nom que je vais.
     Et de là, de lui, je reviens pour appeler le nom de l'être aimé, celui de mes enfants. Ils me répondront. J'aurai enfin une réponse. Quelle réponse ? Celle de l'amour.  Amour : je t'aime tant. Mes yeux sont verts. Mais d'un vert si sombre que sur les photos ils sont noirs. Mon secret c'est d'avoir les yeux verts et que personne ne le sache. 
     A l'extrémité de moi je suis je. Je, implorante, je, celle qui a des besoins, celle qui demande, celle qui pleure, celle qui se lamente. Celle qui chante pourtant. Celle qui dit les mots. Mots emportés par le vent ? qu'importe, les vents les rapportent de nouveau et je les possède.
     Je à l'orée du vent. Les hauts de hurle-vent m'appellent.
     J'y vais, sorcière je suis. Et je me transmue. 
     Oh, chien, qu'as-tu fait de ton âme ? Est-elle à l'orée de ton corps ? 
     Moi je suis à l'orée de mon corps. Et lentement je dépéris.
     Que dis-je ici ?  Je dis l'amour.
     Et c'est à l'orée de l'amour que nous sommes.


                                             _ Clarice Lispector, Où étais-tu pendant la nuit ?
                                                                             [Ed. des femmes] 
                                                                     traduit du brésilien par G. Leibrich et N. Biros



jeudi 25 avril 2024

L'étranger duel

devenue sourde à l'obscurité
la musique des lèvres dans les yeux 
le vide tremblant étourdissant des jours
la vérité du corps cinglante comme une arme


                                                                                  carabinée

                                                           

                                                            de la douceur pure
                                                            un état indicible
                                                            je veux 



samedi 13 avril 2024

L'attention à ma bouche

                                                                                ce qu'il est


je tête la fin de tes mots
je lèche le tissu de ta langue
je mordille le bord des excès
je veux connaître l'embrassement
des raisins d'eau dans ma toile
des gouttelettes de lumière 
dans ma bouche, je suis
la mer que la nuit enfante
je cherche la morphose et l'origine
j'avale les torts, les rêves et les travers
je lis sur mes veines incontrôlables
du fond du ventre je te déclare
et du fond du ventre je gironne 
chaque jour naissant et leur dépression
je vague au mouvant de ton silence
j'écume sa pluie torrentielle 
je suis la voie passionnelle
même l'ultime jouissance
parce que sans dieu
parce que sans secret
affranchie de tout monde 
dans ma crypte
je suis férale



samedi 23 mars 2024

Le soleil au crépuscule

la musique prend mon corps et l'en tête d'une lettre  des doigts je joue avec l'eau du temps creuse le sort cache des songes  alors que tout semble borner les désirs  je marche sur des inscriptions d'un plaisir lunaire et tu es là   l'état dans lequel je suis a quelque chose d'échevelé   pulsion de vie dans la mort  amande déflorée cherchant l'arbre   nuit destinée dans mon corps  origine renaissante dans le cri de l'aube   soit le fruit nu et l'animal blessé ― il y a dans le plaisir quelque chose de cruel  ― du temps à genoux pour te dire   au fond de l'âme  dans les bras de la colère  j'écris  sans cesse irradiée d'éclairs  de volupté des mouvements invisibles  les yeux en bourgeons je te vois au mot près 

― voici ma ruine 

je ne m'appelle plus je suis Personne   mes lèvres sont écartées d'un emblème capital   levées des rangs de ton alphabet   le soleil est cruel  ― oui   ton visage m'éclaire  lueur brique qui me saigne   éblouie par des silences érectiles    dans un souffle ultime entraînant ma peau vers l'irréel  comme une lente impression d'éclipse miraculeuse   c'est nuit et jour tout en attaché   c'est la suite des choses que le chaos délivre  dans ma mort  le ciel l'abîme la langue des fauves   dois-je y lire l'extase ou le reconcement ?

il y a sur ton front une fresque de signes
ça brûle d'un duel aller et retour
je prête mon oreille au soleil
mon corps nadir


                                                                             ombre dualité


samedi 9 mars 2024

Les courbes sonores du corps

dans la chambre noire
défaut de mémoire
extrait de naissance
naturelle déclaration

            chère inflorescence 
                 je te pressens

               ton incarnation
     qu'il faut gémir en toutes lettres

               ta main gauche
     qui murmure l'imprononçable

  quelques feuilles souffles
 en perte de salive

et devant
mon corps émotion
tout en masse de remous
faubourg rouge indiscipliné 
collecte les désirs conscients
et les révoltes orphelines

dis-moi
des mots qui tonnent
un éboulement de sens
quand on est au dedans


        quel beau délit de vivre !





samedi 2 mars 2024

Sentir le hasard

sentir ma peau    sentir le vent monter   hisser ma voile nue   le courant croissant sur ma peau  une vague pleine d'impatience   des grands yeux d'enfant   un regard abyssal    sentir ton humeur    sentir encore  des grimaces souriantes   excitantes  ce qui tombe d'une joie  impossible  heurter le récif des habitudes acides    sentir le premier coup après-coup le contre-coup des gestes muets   recommencer la parole mouillée   chanter la voie intérieure    sentir précieusement le désastre  ne plus te connaître   basculer le temps  mon ventre est une horloge vivante   te prêter ma peau  dévoilée   et ne plus te voir    sentir la résidence politique   l'une dans l'autre   éprouver le rythme absent    sentir ta peau écrite   une considération    le hasard 


 



dimanche 25 février 2024

Nejma

du temps de la pluie
de son apparition solennelle
elle écrit le ruissellement du geste 
quelque chose du soulèvement en elle
une mèche de parole lâchée dans le vide

                                                                                   le refrain

je l'écoute danser avec ma voix 
elle chante aussi avec mes mains
nous sommes la musique soupirée
un air gitan que l'émotion insuffle
l'aigu et le grave mis en acte
une faim de connaissance 

                                                                             le poing levé


il fait incroyablement doux en soi-même
des odeurs passées et les éclairs du ciel caracolent 
où vont les étoiles que les histoires rejettent ?



mardi 13 février 2024

Parle-moi magenta


                                              l'immédiat [chambre 203]


la dernière parole sera la première
— est-ce un silence, est-ce une vague sur la bouche ?
je voudrais dire le présent, le passé m'absente

j'ai libéré le phonème médian de ta langue
mais de la tendresse du funambule
je n'ai rien su


                                                                                athée [#35]



j'ai vu ton sourire grandir loin du miroir
promeneuse nocturne sans fards et sans serments
obscurément, dans le pli de la lune
je t'ai reconnue

le temps a embrassé l'encre noire de nos vertiges
dans le croisement de nos doigts, une multitude d'ombres
 
au passage accidenté
à l'origine des soupirs
pas une seule photographie
— est-ce un signe, est-ce une trace sur la peau ?


                                        fin de la littérature [chambre 203]



dimanche 4 février 2024

L'être se dérobe


                                                                                                           vue entendue


le temps mort                                             
   pour ne plus être le refus de ta bouche                                                  
 un éclair lettre après lettre 

 

                               contre l'être           
ta langue statue pleine de sable                                             
embrasée sous le masque de la nuit                                             



mercredi 24 janvier 2024

Quelque chose voltige sur la langue [babillage]









babillage notes 144 p. 
[2023-2024]


lundi 15 janvier 2024

L'entre-dit

vois-tu venir le passage 
la balade que tu fuyais
mon souffle sur ton soupir 
le pli entre le pli de ma vision
le claquement de l'impossible
ce qui serait - toucher - métallique
l'odeur imprenable de la musique
le temps écoulé dans ma voix
sa limpidité goutte à goutte 
qui chante dans mon corps ?

vois-tu venir le paysage
le ciel félicité du salut 
la parade des sons
rieurs de la nuit
magnétique ?

  

jeudi 11 janvier 2024

Un éclat de lumière : Gràcia


 XXXI

  Toutes les lumières étaient bleues. On aurait dit le pays des magiciens et c'était joli. Dès que la nuit tombait tout était bleu. On avait peint en bleu les vitres des grands lampadaires et celles des petits et si on voyait un peu de lumière aux fenêtres des maisons on sifflait. Et quand on a bombardé de la mer, mon père est mort. Ce n'est pas à cause d'une bombe mais parce que, c'est la frayeur, son cœur s'est arrêté et il y est resté. J'avais de la peine à m'en rendre compte parce que cela faisait longtemps qu'il était, pour moi, comme à moitié mort... comme s'il ne m'était rien, comme si je ne ne pouvais pas le réclamer comme mien, comme si, quand ma mère était morte, mon père était mort aussi. La femme de mon père est venue m'annoncer qu'il était mort et voir si je pouvais l'aider un peu à payer l'enterrement. J'ai fait ce que j'ai pu, c'est-à-dire pas beaucoup, et quand elle est repartie, un moment, rien qu'un moment, toute droite au milieu de ma salle à manger, je me suis revue petite fille, un ruban blanc dans le cheveux, à côté de mon père qui me donnait la main, on marchait dans les rues bordées des jardins et on passait toujours dans une rue avec des villas où il y avait un jardin avec un chien qui, lorsqu'on passait, se précipitait contre la grille et aboyait ; un moment, il m'a semblé que je recommençais à aimer mon père, ou alors il m'a semblé que, il y avait longtemps, je l'avais aimé. Je suis allée le veiller mais je n'ai pu y rester que deux heures parce que le lendemain je devais me lever tôt pour aller nettoyer des bureaux. Quant à la femme de mon père, on peut dire que je ne l'ai plus revue. J'ai emporté un portrait de mon père que ma mère avait porté toute sa vie dans un médaillon et je l'ai montré aux enfants. C'est à peine s'ils savaient qui c'était.

                                                                  cartell_4517

  Il y avait longtemps que je ne savais rien de Quimet ni de Mateu lorsqu'un dimanche Quimet est arrivé avec sept miliciens, chargés de ravitaillement et de misère. Sale et négligé, et les autres pareils. Les sept sont partis en disant qu'ils reviendraient le chercher le lendemain à l'aube. Quimet m'a dit qu'au front ils mangeaient mal, parce que l'organisation craquait, et qu'il était tuberculeux. Je lui ai demandé si c'était le docteur qui le lui avait dit et il m'a dit qu'il n'avait pas besoin d'aller à la visite pour savoir qu'il avait les poumons pleins de cavernes et qu'il ne voulait pas embrasser les enfants pour ne pas leur passer le microbe. Je lui ai demandé s'il pourrait guérir et il m'a dit qu'à son âge, quand on attrapait un de ces trucs, on le traînait toute sa vie, les cavernes deviennent de plus en plus profondes et quand on a les poumons comme une passoire, avec le sang qu'on perd et qui sort par la bouche parce qu'il ne sait plus où aller, on peut préparer son cercueil. Il a dit que je ne connaissais pas ma chance d'avoir une santé si solide... Je lui ai expliqué que les pigeons avaient fui et qu'il n'en restait qu'un, de ceux qui avaient des taches, maigre comme un clou, qui revenait toujours... Il a dit que sans la guerre il aurait eu sa maison et un  grand pigeonnier plein de couvoirs du bas jusqu'en haut, mais il a ajouté que tout s'arrangerait et que, en revenant, il était passé par quantité de fermes où on leur avait donné du ravitaillement en pagaille. Il est resté trois jours à la maison parce que le lendemain les sept miliciens sont venus dire qu'on leur avait dit d'attendre. Pendant les trois jours qu'il est resté à la maison Quimet n'a pas arrêté de dire que nulle part au monde on n'était aussi bien que chez soi, quand la guerre serait finie il s'incrusterait dans sa maison comme un ver dans une planche et que personne n'arriverait plus à le tirer de là. Et tout en parlant il enfonçait l'ongle dans la fente de la table et faisait sauter les mies qui y étaient entrées. J'ai été étonnée de le voir faire une chose qu'il m'arrivait de faire mais que je ne lui avais jamais vu faire avant.
  Pendant les quelques jours qu'il est resté avec nous il s'endormait après le déjeuner et les enfants dans son lit dormaient avec lui. Comme ils le voyaient rarement, ils ne le quittaient pas. Cela me faisait de la peine de devoir les quitter chaque matin pour aller nettoyer des bureaux. Quimet a dit que les lumières bleues le mettaient de mauvaise humeur et que si un jour il commandait il ferait peindre toutes les lampes en rouge, comme si le pays avait la rougeole parce que des plaisanteries, il a dit, lui aussi il savait en faire. Et que les lumières bleues c'était quelque chose qui ne servait à rien : et si on voulait bombarder on bombarderait quand même si les lampes étaient peintes en noir. J'ai remarqué qu'il avait les yeux très enfoncés, comme si on avait frappé dessus pour les enfoncer tout à fait. Quand il est parti, il m'a embrassée très fort et les enfants l'ont dévoré de baisers et l'ont accompagné jusqu'au bas de l'escalier, et moi aussi. Quand j'ai été entre le palier du premier et mon étage, je me suis arrêtée et j'ai suivi du doigt sur le mur les plateaux des balances, et la petite m'a dit que la joue lui faisait mal parce que la barbe de son père piquait.

                                                                             Gràcia_4579

  Mme Enriqueta est venue me voir, quand elle savait Quimet à la maison elle ne s'avançait pas pour ne pas nous déranger, et elle m'a dit que c'était l'affaire de quelques semaines, qu'on avait perdu la guerre. Elle a dit que lorsqu'ils avaient fait leur jonction c'était comme si on avait déjà perdu et qu'ils n'avaient plus qu'à continuer à pousser. Elle a dit qu'elle se faisait du mauvais sang pour nous, que si Quimet était resté tranquille il ne nous serait rien arrivé, mais que de la manière qu'il s'était compromis allez donc savoir comment ça se terminerait. J'ai raconté à l'épicier du rez-de-chaussée ce que m'avait dit Mme Enriqueta, et il m'a dit que je ne devais me fier à personne. Et j'ai dit à Mme Enriqueta que l'épicier du rez-de-chaussée m'avait dit que je ne devais me fier à personne et elle m'a dit que l'épicier du rez-de-chaussée faisait des neuvaines pour qu'on perde la guerre, parce qu'avec la guerre il ne vendait pas grand-chose, même s'il vendait en cachette et cher, sans parler du rationnement. Que l'épicier ne désirait la paix que parce qu'en faisant du marché noir il vivait dans l'angoisse et qu'il voulait en finir d'une manière ou d'une autre, mais en finir. Et l'épicier du rez-de-chaussée me disait que Mme Enriqueta ne pensait qu'aux rois. Et Julieta est revenue et m'a dit que c'étaient les vieux qui étaient gênants, qu'ils pensaient tous de travers et que la jeunesse voulait vivre sainement. Mais vivre sainement c'était mal vu de certains, et si on voulait vivre sainement ils se ruaient sur vous comme des rats empoisonnés, vous faisaient arrêter et vous jetaient en prison.

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  Je lui ai parlé des enfants et je lui ai dit qu'on avait de moins en moins à manger et que je ne savais plus comment faire et que si on changeait Quimet de front, comme il m'avait dit que peut-être ça se ferait, je le verrais encore moins souvent et il ne pourrait pas m'apporter les quelques provisions qu'il m'apportait et qui nous aidaient beaucoup. Elle m'a dit qu'elle pouvait faire mettre le petit en colonie, mais que pour la petite elle ne me conseillait pas parce que c'était une fille, le petit ça lui ferait du bien d'avoir affaire à d'autres garçons et ça l'aiderait plus tard dans la vie. Antoni, qui nous écoutait, collé à mes jupons, a dit qu'il ne voulait pas quitter la maison, même s'il n'y avait rien à manger... Mais il devenait si difficile de trouver quoi que ce soit que je lui ai dit qu'on ne pouvait pas faire autrement, que ça ne durerait pas et qu'il aimerait sûrement jouer avec des garçons de son âge. J'avais deux bouches à nourrir à la maison et je n'avais rien à mettre dedans. On la serrait plus qu'on ne saurait le dire : on se couchait tôt pour oublier un peu qu'il n'y avait rien pour le dîner. Le dimanche on ne se levait pas, pour avoir moins faim. Et on a conduit le petit à la colonie, dans un camion que Julieta avait fait venir, après l'avoir convaincu avec de bonnes paroles. Mais il se rendait compte que je le trompais. Et quand on parlait de l'emmener à la colonie, les jours qui ont précédé son départ, il baissait la tête et n'ouvrait pas la bouche, comme si les grandes personnes n'avaient pas existé. Mme Enriqueta lui a promis d'aller le voir. Je lui ai dit que j'irais tous les dimanches. Le camion a quitté Barcelone avec nous dessus et une valise en carton attachée avec une ficelle, et il a pris la route blanche qui menait au mensonge.




                                               _ Mercè Rodoreda, La place du diamant
                                                             [L'Imaginaire Gallimard] 
                                                          traduit du catalan par Bernard Lesfargues 



dimanche 7 janvier 2024

Le bercement

entre les yeux et la bouche
tout ce qu'il y a de vrai
sentir l'eau qui monte
et l'odeur des mots
le ciel azul couvert
sous l'éclat d'écrire

expirer comme le baiser
                                                          <<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<
                                                               [sous le vocable de vent
                                                               rechercher des images 
                                                               l'élan cru d'un dragon
                                                               le verbe danseur
                                                               le volume de l'écoute]

                                                              rien n'est fidèle à ce qui est
                                                          <<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<
où je suis, je me balance

sur le cri du destin
là où mes mains sont désignées
pour mourir d'amour