samedi 9 mai 2026

Laisser partir

 

                                                                            l'organicité


Lomme.
Habiter un lieu dévasté.
Par-dessus l’affection, le quitter.


Maelstrom de treize années passionnelles — nuit longue vers une douceur hérétique.
Fenêtre ouverte de la baie vitrée — lune haute au sein du temps — Vénus arrachée du ciel — pluie grave brûlante des paupières. Juin dicte une lettre. Elle doit partir.

Elle sait maintenant qu’il retrouve d’autres mains que les siennes, que ce qui est entamé ne revient jamais entier. L’amour vide les mots et les organes longuement serrés. Le corps exulte la responsabilité d’être femme et mère. Instant d’extase et de douleur. Elle doit partir. 


Elle regarde la vigne qui court dans le jardin, l’ivresse est partout. Elle rêve. Elle ne rêve pas. Elle se sent malade, d’un mal qui dit la présence d’un ordre, qu’elle refuse. La vigne l’étrangle. Elle doit partir.

La maison est assez grande, l’espace est traversé de malices, sort après sort, un lieu en mille éclats. Il y a des pièces démocratiques où des ombres débattent. Des vêtements chinés s’accordent dans l’atelier, ils font l’amour en mémoire de l’art. Une beauté que le fascisme ne détruira jamais. Les murs sont blanc cassé, de la couleur intérieure d’une coquille brisée. Les étages sont constellés de dessins qu’elle a tracés et qu’elle affleure avant de s'asseoir à la vieille table venue de la Martinique, un geste fier d’un tremblement de vie. De l’enfer ou du paradis, la mort existe. 


La maison tourbillonne avec la vigne, elle emporte tout — la création et la raison — des foules de feuilles vierges retombent et parfument le linge du lit. Cela dit comment la joie est insoumise à quoi ou qui que ce soit. Retournée en elle — libre de refuser l’ivresse, et pourtant abandonnée en elle-même. Elle se caresse. Elle doit partir.


La lumière du jour travaille mais la nuit reste interminable. Elle ouvre le corps et plus subtilement les liens du passé, l’hostilité de la jungle, de la maison. Comment est-ce possible ? L’aube tout de même arrive et sa cohorte de souvenirs irréparables, elle dégaine le tarot, tire une carte, c’est celle de l’Amoureux. La poésie n’en a rien à faire. Elle tire une deuxième carte puis une troisième, les cartes en éventail dans la main assassine. Le corps répète qu’il aime et qu’il n’aimera qu’un homme. Les visages des images déformés par les larmes, soudainement, plus rien n’est familier.  


Les lucioles, les danses, les chants, les déguisements des enfants, la chaleur des baisers  — le père a descendu les petits trésors de leurs jeux. Fière qu’il n’y ait jamais eu de prière, de promesse, elle tient fortement la blessure du départ, les portes ont morflé. En quoi la vigne rayonne, engloutit le grand escalier en bois du jardin — la maison, l’esprit et la liberté de l’homme. Avec lenteur, elle emporte la mort, l’enfance et les laminaires du langage. 

L’aimait-elle tant que ça ?




vendredi 17 avril 2026

La nuit et le jour s'écoutent

                                                     

                                                                    la tentative du trait


Débarrasse-toi des arrangements, la musique n'est pas un caprice. Elle ne tient pas à l'exigence. Écoute-la,  elle sort quand tu t'absentes du doute, elle rentre en toi quand tu n'attends pas. Ne pressens pas l'inutile et l'inconvenable. La musique est partout, sous l'épaisseur du désir, sous le voile de l'illusion. Ce que je te dis là est irréfléchi. Il ne faut pas de grands moyens pour la reconnaître si tu entends vivre de sons sans la demande de l'oreille. Je t'écris et tu ne sais pas que c'est à toi que j'écris, la musique vient sans s'annoncer. Elle ne cherche pas les mots, le vocabulaire fuit son élan. La musique est ce silence parlé que l'émotion forme. C'est l'impossibilité d'un coup de force et la négation de l'impossible traversant le monde ―  compositions d'images bruyantes. Saisie de son approche sensible qui détourne l'immédiat. La question qui ne permet pas qu'on l'entende comme immédiatement sensible ― la pause en elle ― l'intermittence ou le battement. Là où le vide trouve le chant, permet l'échange. L'autre jour, l'autre libéré de sa langue. Se tenir à l'écoute, doucement, je t'écoute.



jeudi 26 mars 2026

Avec les larmes, de joie, du peuple, d'une nécessité

 

Je t'ai cherchée dans des dictionnaires
et je n'ai pas trouvé ton sens.
Où est ton synonyme dans le monde ?
Où est mon synonyme dans la vie ? 
Je suis impair.


_ Clarice Lispector, Un souffle de vie (pulsations)
Trad. du portugais (Brésil) par J. et T. Thiériot
Ed. des femmes Antoinette Fouque


synesthésie  |  percevoir
[Roubaix - mars 2026] 



lundi 16 mars 2026

Quand bien même


                                                                      une envie entière
 

je suis bouleversée — touchée, saisie, l'âme fendue, chancelante, ébranlée
j'ai l'impatience de vivre l'inconnu, de l'entendre
d'une manière ou d'une autre

révéler l'acte poétique et l'acte de vivre
les similitudes le son ultime
d'une langue en verbe 
éparpillée 

— vie, mort, renaissance —
remarquer, renaître n'est pas une nouveauté
c'est dire qu'il n'y a pas de véritable commencement
que toute expérience vive soulève l'intrigue d'une expérience passée
trajectoires physiques, cascades torrentielles, tentations nobles
alors, je vais, je viens aux voies sensitives
détachée des sens uniques 



mardi 3 mars 2026

L'eau monte - beaucoup

 

                                                                                en musique 

                          beaucoup est un mot banal mais pas anodin 
                          il s'enroule à la mémoire anarchique et sans défense
                          lorsque arrive un nouvel état affectif 

                          pas seulement adverbe du tout de l'intensité
                          lire le mot c'est entendre le mouvement
                          d'un corps qui heurte un autre corps
                          et la vibration de son empreinte

                          un coup d'oeil
                          un coup bas 
                          un coup fourré
                          un coup franc
                          un coup de dé
                          un coup fatal

                          qu'est-ce que la beauté d'un coup ?




vendredi 20 février 2026

Le prétexte


                                                                                   aspérités


d'abord la colère passagère 
la même qui grandit et qui vieillit 
dans les plis et l'impatience des doigts 
le refus d'être à la superficie d'une matière
je déborde souvent quand je verse les mots
alors je fais ce qui est impossible autant qu'être
il n'y a pas de douleur facile dans l'étreinte des verbes
c'est vrai, ma voix intérieure m'exalte comme le risque 
j'aime voir les cordes vocales en reliefs géographiques
et dans la pénombre il est difficile de reconnaître
cette fidélité de l'obsession de l'amour



samedi 14 février 2026

La fin de l'écriture


                                                                              la persienne

si elle n’écrit pas  la main remue la nuit et avec elle tout est là - troublant les visages la chaleur l’odeur du sel dans le couloir au fond humide le nom de toutes les peaux qu'elle aime

quand une chose est dite elle est indélébile parce qu'elle a touché l'infinitif du verbe elle se fond aux faits du profond dedans elle se cogne aux parois du doute elle se dénude au sang cette trace gravée le long des doigts la main ouverte et refermée j'ai parlé sans ponctuation la respiration bruyante et toujours en souriant
vient l'immensité de l’obscurité

je suis cette chose encore étreinte en posant ma paume sur son ombre en marchant à l'intérieur de moi
mais il doit être tard je ne vois plus rien égarée dans le puits d'hier éblouie par le geste
ici la nuit invite le jour au drapeau rouge

au retournement du miroir des mots aurais-je écrit la mort dans un chuchotis ?


encore ...

et la main distille encore le miel noir de ma bouche une nuit dévoilée un jour égal et encore ce n'est rien