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samedi 5 septembre 2026

Je résisterai à ce qui a tué le charme, l'amitié


                                            humeur fixe - Paris - 30 août 2026


jour banal en pleine figure
malencontreuse épaisseur du ciel 
l'aube cherche l'épaule du poète
trouble là et trouble nerveux
le vacillement de l'origine
et ferme là la lenteur
du passage

écoutez-moi
ou ne m'écoutez pas
ma tête se cogne à une musique sourde 
et qu'importe l'invisibilité de l'affection
je caresse l'idée d'être absente

par l'entrebâillure de l'écriture secondaire
une raie une strie à l'odeur mouillée 
cette chose mince qui se voit refuser..
voici un paysage qui jamais ne négociera

les animaux de la maison éclairent une boîte de carnets usés
je sens mon pouvoir au travers d'une langue secrète
la ballade de Lyne créature déchirée s'est endormie
cela fait des années que son histoire mugit 
sa respiration cinglante sur ma mémoire fumante
je suis elle qui redécouvre le duvet du corps
les gouttelettes de vapeur que l'imagination délivre
la fine pellicule illuminée par l'instinct du sang
et dire que toute chose intérieure n'est pas domestique
qu'un silence circule avec les palpitations 
ce n'est pas se taire pour elle
je transparais

la tête penchée 
sur votre indifférence
l'écriture grandit sans témoin
je ne bois plus les mots
je les dévore pour les finir

c'est un autre moment cruel pourtant savoureux
j'ai invoqué la disparition de ma course
éperdue sur votre route 
dans vos yeux

depuis l'enfance
chaque lettre me semble fausse
lisse et raffinée jusqu'à l'épuisement
d'un alphabet en proie au langage
à sa promotion sociale
à l'amour discutable

déraisonnée
j'écris sans instruction
c'est dit — je disparais

soyez donc
avec les reconnaissables
en tétée à l'ambition du livre
les vallées en pente douce
la bonne éducation des mots

l'amitié n'est plus l'amitié
il n'y a pas de vent dans le réseau
et toute l'indifférence enfoncée dans les images
un filet de capture pour les chevaux de manège
j'aime voir la différence ruisseler entre mes doigts
me voir le visage en gueule emportée — libre
les animaux savent la fragilité de la dureté de ma mère
le regard vert de mon père que j'ai planté dans le ventre
l'indulgence de mes enfants, mon attachement aux noms exclus
— et j'ai vieilli et ma fraîcheur renverse maintenant l'attente
du charme de votre langue, j'en ai fait un palais 
une voûte inoubliable dans la bouche 



samedi 25 juillet 2026

mercredi 22 juillet 2026

L'attention levée à ma bouche

 

                                                           musica - Barcelone 2021


Écrire — quand je regarde
la chambre, les années englouties par la prunelle de l'oeil la course du temps
derrière le rideau l'indifférence du monde

▫ chère attention
je tête la fin de tes mots
je lèche le tissu de ta langue
je mordille le bord des excès
je veux connaître l'embrassement
des raisins d'eau dans ma toile
des gouttelettes de lumière 
dans ma bouche, je suis
la mer que la nuit enfante
je cherche la morphose et l'origine
j'avale les torts, les rêves et les travers
je lis sur mes veines incontrôlables
du fond du ventre je te déclare
et du fond du ventre je gironne 
chaque jour naissant et leur dépression
je vague au mouvant de ton silence
j'écume sa pluie torrentielle 
je suis la voie passionnelle
même l'ultime jouissance
parce que sans dieu
parce que sans secret
affranchie de tout monde 
dans ma crypte
je suis férale



lundi 25 mai 2026

Un mot à celui qui ne parle pas

 

Le plaisir est d'excitation et d'illusion,
de désarroi consenti, de chutes rattrapées,
de chocs amortis, de collisions inoffensives.

                                                                           _ Roger Caillois,
                                                                       les jeux et les hommes
                                                                    Le masque et le vertige. Éd. Gallimard

                                                                  l'isthme de la voix


Vendredi est passé, l'attente aussi
— fallait-il vous rencontrer le long des rêves et épuiser l'écriture ?

Ce qui vient n'est pas mûr, enfin, je vais essayer de mourir dans les prémices d'un texte. Je vous tends mes yeux fermés et peut-être, toucherez-vous le mot. Il n'y a pas d'élan parfait, pas de forme idéale afin que la parole existe. Vous vous êtes rappelé à mes fenêtres, j'avoue toutes les colorations que j'ai données à votre regard distant. Je mélange tout, la colonie de mes blessures et la fougue des instants. Je ne sais pas comment parler sans longuement dévisager votre nom, le désert, la musique de l'absence. Le fruit de ma voix a encore quelques facettes vertes, le vertige de vivre dans les hautes herbes — entre mes hanches vacillantes, langue sortie, je voudrais vous absorber crûment. Un effeuillement du silence. Vous fondre dans mon corps, vous engloutir voracement. Note bleue, nom à dire, vibration pourpre, et de pas oublier que j'entends avec les lèvres. Abolition des classes de l'écriture, je souligne mes petites cellules intérieures aussi vivantes que les titres des livres que vous approuvez. L'intimité entre la couleur et le sentiment est passionnante. Délimitations non-limitées, l'âme étendue sur la feuille blanche, je perce le membrane du moi. De colère heureuse, de joie-entière-attention — la vie, quoi — larme secrète dans les dunes de ma poitrine, le mot tâtonne. Le verbe libre que vous êtes dans l'aile-dame de mon corps, sans égard à sa couleur —  quelque chose qui pique et qui s'en va. Que voulez-vous, comme tout être-fini, je m'étire comme une charade, déterminée, éparpillée, déconcertante, conjuguée au jeu, et c'est être-dame, un portrait un peu pile un peu face sur le tapis multicolore du langage. La chance des images n'est-elle pas de faire parler ?



mercredi 13 mai 2026

Elle est le débat ardent


                                                                     ouvrir la langue


                                           qui prend le risque
                                           d'accueillir une irruption
                                           de choyer un phénomène 
                                           d'écouter la vie en ses quartiers


                                           en d'autres mots
                                           une femme attrape un regard
                                           une femme acte le poème
                                           une femme tue le fascisme
                                           de la langue de son corps



samedi 9 mai 2026

Laisser partir

 

                                                                            l'organicité


Lomme.
Habiter un lieu dévasté.
Par-dessus l’affection, le quitter.


Maelstrom de treize années passionnelles — nuit longue vers une douceur hérétique.
Fenêtre ouverte de la baie vitrée — lune haute au sein du temps — Vénus arrachée du ciel — pluie grave brûlante des paupières. Juin dicte une lettre. Elle doit partir.

Elle sait maintenant qu’il retrouve d’autres mains que les siennes, que ce qui est entamé ne revient jamais entier. L’amour vide les mots et les organes longuement serrés. Le corps exulte la responsabilité d’être femme et mère. Instant d’extase et de douleur. Elle doit partir. 


Elle regarde la vigne qui court dans le jardin, l’ivresse est partout. Elle rêve. Elle ne rêve pas. Elle se sent malade, d’un mal qui dit la présence d’un ordre, qu’elle refuse. La vigne l’étrangle. Elle doit partir.

La maison est assez grande, l’espace est traversé de malices, sort après sort, un lieu en mille éclats. Il y a des pièces démocratiques où des ombres débattent. Des vêtements chinés s’accordent dans l’atelier, ils font l’amour en mémoire de l’art. Une beauté que le fascisme ne détruira jamais. Les murs sont blanc cassé, de la couleur intérieure d’une coquille brisée. Les étages sont constellés de dessins qu’elle a tracés et qu’elle affleure avant de s'asseoir à la vieille table venue de la Martinique, un geste fier d’un tremblement de vie. De l’enfer ou du paradis, la mort existe. 


La maison tourbillonne avec la vigne, elle emporte tout — la création et la raison — des foules de feuilles vierges retombent et parfument le linge du lit. Cela dit comment la joie est insoumise à quoi ou qui que ce soit. Retournée en elle — libre de refuser l’ivresse, et pourtant abandonnée en elle-même. Elle se caresse. Elle doit partir.


La lumière du jour travaille mais la nuit reste interminable. Elle ouvre le corps et plus subtilement les liens du passé, l’hostilité de la jungle, de la maison. Comment est-ce possible ? L’aube tout de même arrive et sa cohorte de souvenirs irréparables, elle dégaine le tarot, tire une carte, c’est celle de l’Amoureux. La poésie n’en a rien à faire. Elle tire une deuxième carte puis une troisième, les cartes en éventail dans la main assassine. Le corps répète qu’il aime et qu’il n’aimera qu’un homme. Les visages des images déformés par les larmes, soudainement, plus rien n’est familier.  


Les lucioles, les danses, les chants, les déguisements des enfants, la chaleur des baisers  — le père a descendu les petits trésors de leurs jeux. Fière qu’il n’y ait jamais eu de prière, de promesse, elle tient fortement la blessure du départ, les portes ont morflé. En quoi la vigne rayonne, engloutit le grand escalier en bois du jardin — la maison, l’esprit et la liberté de l’homme. Avec lenteur, elle emporte la mort, l’enfance et les laminaires du langage. 

L’aimait-elle tant que ça ?




vendredi 17 avril 2026

La nuit et le jour s'écoutent

                                                     

                                                                    la tentative du trait


Débarrasse-toi des arrangements, la musique n'est pas un caprice. Elle ne tient pas à l'exigence. Écoute-la,  elle sort quand tu t'absentes du doute, elle rentre en toi quand tu n'attends pas. Ne pressens pas l'inutile et l'inconvenable. La musique est partout, sous l'épaisseur du désir, sous le voile de l'illusion. Ce que je te dis là est irréfléchi. Il ne faut pas de grands moyens pour la reconnaître si tu entends vivre de sons sans la demande de l'oreille. Je t'écris et tu ne sais pas que c'est à toi que j'écris, la musique vient sans s'annoncer. Elle ne cherche pas les mots, le vocabulaire fuit son élan. La musique est ce silence parlé que l'émotion forme. C'est l'impossibilité d'un coup de force et la négation de l'impossible traversant le monde ―  compositions d'images bruyantes. Saisie de son approche sensible qui détourne l'immédiat. La question qui ne permet pas qu'on l'entende comme immédiatement sensible ― la pause en elle ― l'intermittence ou le battement. Là où le vide trouve le chant, permet l'échange. L'autre jour, l'autre libéré de sa langue. Se tenir à l'écoute, doucement, je t'écoute.



lundi 16 mars 2026

Quand bien même


                                                                      une envie entière
 

je suis bouleversée — touchée, saisie, l'âme fendue, chancelante, ébranlée
j'ai l'impatience de vivre l'inconnu, de l'entendre
d'une manière ou d'une autre

révéler l'acte poétique et l'acte de vivre
les similitudes le son ultime
d'une langue en verbe 
éparpillée 

— vie, mort, renaissance —
remarquer, renaître n'est pas une nouveauté
c'est dire qu'il n'y a pas de véritable commencement
que toute expérience vive soulève l'intrigue d'une expérience passée
trajectoires physiques, cascades torrentielles, tentations nobles
alors, je vais, je viens aux voies sensitives
détachée des sens uniques 



mardi 3 mars 2026

L'eau monte - beaucoup

 

                                                                                en musique 

                          beaucoup est un mot banal mais pas anodin 
                          il s'enroule à la mémoire anarchique et sans défense
                          lorsque arrive un nouvel état affectif 

                          pas seulement adverbe du tout de l'intensité
                          lire le mot c'est entendre le mouvement
                          d'un corps qui heurte un autre corps
                          et la vibration de son empreinte

                          un coup d'oeil
                          un coup bas 
                          un coup fourré
                          un coup franc
                          un coup de dé
                          un coup fatal

                          qu'est-ce que la beauté d'un coup ?




vendredi 20 février 2026

Le prétexte


                                                                                   aspérités


d'abord la colère passagère 
la même qui grandit et qui vieillit 
dans les plis et l'impatience des doigts 
le refus d'être à la superficie d'une matière
je déborde souvent quand je verse les mots
alors je fais ce qui est impossible autant qu'être
il n'y a pas de douleur facile dans l'étreinte des verbes
c'est vrai, ma voix intérieure m'exalte comme le risque 
j'aime voir les cordes vocales en reliefs géographiques
et dans la pénombre il est difficile de reconnaître
cette fidélité de l'obsession de l'amour



samedi 14 février 2026

La fin de l'écriture


                                                                              la persienne

si elle n’écrit pas  la main remue la nuit et avec elle tout est là - troublant les visages la chaleur l’odeur du sel dans le couloir au fond humide le nom de toutes les peaux qu'elle aime

quand une chose est dite elle est indélébile parce qu'elle a touché l'infinitif du verbe elle se fond aux faits du profond dedans elle se cogne aux parois du doute elle se dénude au sang cette trace gravée le long des doigts la main ouverte et refermée j'ai parlé sans ponctuation la respiration bruyante et toujours en souriant
vient l'immensité de l’obscurité

je suis cette chose encore étreinte en posant ma paume sur son ombre en marchant à l'intérieur de moi
mais il doit être tard je ne vois plus rien égarée dans le puits d'hier éblouie par le geste
ici la nuit invite le jour au drapeau rouge

au retournement du miroir des mots aurais-je écrit la mort dans un chuchotis ?


encore ...

et la main distille encore le miel noir de ma bouche une nuit dévoilée un jour égal et encore ce n'est rien

mercredi 4 février 2026

La respiration du dahlia


J'ai pensé que nous avions des parents
pour nous permettre seulement de pouvoir les embrasser
et sentir leur odeur, pour le plaisir 

_ Marguerite Duras, La vie tranquille


                                                                                    état civil


je vous écris cette lettre du jardin de ma mère
de parler d'amour la nuit, je vous écris du rêve d'y être encore
est-ce sentir l'air d'un corps, est-ce l'écouter derrière sa faiblesse ?
il n'y a plus de lumière de plein été près des buissons épineux
les mauvaises raisons de la vieillesse m'ouvrent le ventre
il y a une odeur fraîche qui danse sur l'herbe du nombril
elle monte elle descend tous les accords des fleurs 
elle ne sait plus courir à toujours chercher
l'évidence derrière les yeux pleureurs

je vois là l'horizon se tromper de jardin
comme l'incertitude de mes mots allongés 
les ombres apparaissent avec l'odeur du temps
et le souffle mouillé contre le rêve blanchi
c'est le fol éveil de l'aurore tubéreuse



samedi 17 janvier 2026

Une si petite envie d'existence


il vient un moment où l'on ne sait plus comment dire quelque chose de simple, souple et paisible, d'une profondeur folle qu'aucune parole n'a su habiter — on ne sent presque plus ce rythme léger sur le bout de la langue, à force d'essayer de parler — mais il vient toujours un moment avec tous ses défauts et ses fautes où on laisse faire une toute petite trace d'une grande sensibilité et cet essai devient l'écrit de la cause



tout est rien | c'est cela à peu près
[Roubaix - janvier 2026] 


lundi 29 décembre 2025

Par égard : passer par la main


                                                                          encore dessous


                                           la musique à l'aube — fugitive 
                                           un pas en douce et foutue fugue
                                           l'incertain vers l'inconnu
                                           je monte je descends
                                           la scène de l'horizon
                                           sentir la morsure du temps
                                           suivre l'objet de l'amour
                                           vivre l'humidité du ciel
                                           les nuages ont peur

                                           ...

                                           un mot fort après un autre
                                           que la mémoire choisit 
                                           et à l'endroit des tumultes
                                           qu'il faut caresser des paupières
                                           sans réflexion aveuglément
                                           la réverbération des noms
                                           la vision d'une fleur à cheval
                                           sa nudité sa liberté 
                                           c'est ce moment
                                           dans les airs
                                           ou jamais

                                           d'ailleurs
                                           je veux dire la réalité
                                           de ce qui touche la nuit profonde

                                          la fleur comme une paume
                                          le cheval dans sa parole
                                          la véhémence inévitable
                                          entre les plis du corps

                                          tout se déroule
                                          dans l'allégresse du verbe
                                          nu-libre

                                          être là
                                          pour cette musique
                                          imprégnée de vie
                                          fragile



jeudi 25 décembre 2025

Liminale


                                                MMG #88

                                                malgré le froid et sa danse lente
                                                je galope transie vers un émoi différent
                                                et qu'importe la vision fébrile
                                                du beau visage qui m'emmène
                                                là - sous son influence

                                                il était temps que le soleil tombe
                                                des ombres se réchauffent

                                                toute la noblesse du doute 
                                                le frémissement indicible
                                                sous le poème simple 
                                                que j'imprime au bord des lèvres
                                                une langue est de parler, une autre de voir
                                                des mots et des yeux tiennent ma voix

                                                et voilà la parole à cheval heureux
                                                ...la monte des verbes



lundi 15 décembre 2025

Avec les yeux de chat



parfois l'on se trompe de route, d'approche, de regard
la paupière droite absorbant le sens interdit
la clameur intime sous la gauche    
comme une déclaration 
à l'école du risque 

un trait au crayon noir au dessus de la ligne
le temps écoulé sous les doigts fragiles 
et c'est toute la non conformité 
d'une passion tracée
visible 

aussi
je me suis souvent trompée de ciel 
aveuglée par la lune et l'indiscipline des étoiles
longtemps perdue dans l'immensité du monde
la sincérité lascive derrière ce  "je" qui parle
à en pleurer de vive émotion
les fins d'être femme 

la peau de velours qui reflète le trouble
cette peau franchie par le récit 
vulnérable
indéniable

une lettre qui voit la musique dans son langage
le murmure inouï des conséquences 
celle qui ronronne à son toucher 

ai-je été cette animale ?



carnet / photographies : parole demandée et parole donnée
― Bruxelles, 13 décembre 2025



mercredi 10 décembre 2025

ô philoi, oudeis philos


je t'ai reconnu au travers de la peau
vérité de l'ami - reconnaitre n'est pas voir des yeux 
mais comme toute vision sensible, bruissante, profonde
il y a se sentir en l'ami et pourtant ne pas y être
sensation d'existence trompée par l'émotion

▫


« mes amis, il n'y a pas d'amis »


   Celui qui voit sent (aisthanetai) qu'il voit, celui qui marche sent qu'il marche, et pour toutes les autres activités il y a quelque chose qui sent que nous sommes en train de les exercer (hoti energoumen) de sorte que si nous sentons nous nous sentons sentir, et que si nous pensons, nous nous sentons penser, et cela c'est la même chose que se sentir exister : exister (to einai) signifie en effet sentir et penser.
   Sentir que nous vivons est doux en soi, puisque la vie est par nature un bien et qu'il est doux de sentir qu'un tel bien nous appartient.
   Vivre est désirable, surtout pour les gens de bien, puisque pour eux exister est un bien et une chose douce. En con-sentant, en « sentant avec » (synaisthanomenoi), ils éprouvent la douceur du bien en soi, et ce que l'homme de bien éprouve par rapport à soi, il l'éprouve aussi par rapport à son ami : l'ami est en effet un autre soi-même (heteros autos). Et comme pour chacun, le fait même d'exister (to auton einai) est désirable, il en va de même (ou presque) pour l'ami.
   L'existence est désirable parce qu'on sent qu'elle est une bonne chose et cette sensation (aisthèsis) est une chose douce par elle-même. Mais alors pour l'ami aussi il faudrait con-sentir qu'il existe et c'est ce qui arrive quand on vit ensemble et qu'on partage (koinônein) des actions et des pensées. C'est en ce sens que l'on dit que les hommes vivent ensemble (suzèn) et non pas, comme pour le bétail, qu'ils partagent le même pâturage (...). L'amitié est en effet une communauté, et, comme il en est pour soi-même; il en va aussi pour l'ami : et tout comme par rapport à soi, la sensation d'exister (aisthèsis hoti estin) est désirable, ainsi il en ira pour l'ami.



                                                                       _ Aristote, Éthique à Nicomaque 
                                                                                        (livres huit et neuf)
                                                                         in Giorgio Agamben, L'amitié
                                                                         Ed. Rivages poches / Petite Bibliothèque


samedi 29 novembre 2025

La source engloutie

                                                           Le Champ originel


— « J'ai changé, et tu n'y es pour rien. »

Depuis combien de temps est-elle ce qu'elle est, 
racontée par ce ce qui tremble et par elle-même ?

Fondue dans le mouvant ordinaire de la vie, elle n'est rien et elle invente une éclaircie lumineuse comme celle d'après la pluie pour divaguer, sortir de la nuit, glisser du grand désir, ruisseler du présent immobile. Être simplement l'eau de l'histoire, venue, écrite. 

C'est un appel, elle appelle, un appel manqué.
Il rappelle, revient avec toutes les rumeurs assourdies du temps, du souvenir, de la bouche.
Les rives de leurs émotions s'opposent.
Elle laissera faire. 

Elle l'écoute hors du jour, renversée par le crépuscule de sa voix.
Il est aussi lointain qu'un astre inatteignable et ce n'est pas sans raison. Le temps a écarté la nudité de leur lien au fond des mots. Le langage est un endroit découvert où l'affection aveugle. Mais il reste le nu de l'inconnu dans le vide du corps de l'autre. Une chaleur peut naître à tout moment 

Elle n'est plus le bruit fort de plusieurs minutes.
Elle pourrait s'arrêter, ne plus écrire le silence considérable
et sentir encore plus fort ce qui s'écoule.



dimanche 26 octobre 2025

Ne pas s'attarder sur ce qui détourne l'attention

 


la nuit est étourdie. par elle, la colère s'endort dans l'espace du poème et dans la crise avec les mots que j'ai semés, hâtivement, nerveusement, sur des carnets noirs.

enveloppée de feuilles de papier, dans mon sommeil, la nuit réveille le vide du corps, ma bouche s'éclaire. au fond de la scène, des milliards de lunes. la langue tourne, elle est ronde, devenue cicatrice, petits points tracés avec adresse dans la Voie Lactée.

je m'enfonce dans la tendresse de la nuit et je bois la musique de l'indulgence, c'est un silence déconcertant.

j'ai perdu des noms, un itinéraire couché depuis cinquante ans. je ne sais plus à qui je parle. les visages sont brouillés, comme une piste dans un crépuscule de lucidité. j'ai cru à l'accident de l'écoulement.

échappée, ligne de fuite, dérobade, mensonge limite, précaution incorrecte, je ne peux m'empêcher d'imaginer tes mains hésitantes. 

où commence la confiance, comment devenir montagne, celle que l'on ne déplace pas ?



carnet / photographies : longtemps tactile 
― Le non-lieu Roubaix 05 octobre 2025



samedi 23 août 2025

La fille de la mécanique

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La forêt et la rivière — elles nageaient devant moi
tandis que je nageais dans l'eau

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Franz Kafka, Cahiers in-octavo
[Cahier E août-septembre 1917. Bibliothèque Rivages]

 

                                                                                   La Scarpe

dans l'indifférence, la différence est née
une main, un genou, un sexe qu'elle est seule à vivre
je sais, sans certitude, qui elle est, naturellement exubérante
une rivière sépare le corps en deux, un véritable fossé 
au soleil, le silence l'invite au combat, l'éternité !
le soir, le diabolique quitte l'héroïsme 
le lendemain, l'autre monde est inchangé
il y a deux sortes de vérité, présentée par les arbres
elle explique comment ils attendent le chemin 
la vérité d'ici, celle de là, un signe de la main
la maison du père cachée sur le visage
le chaos de la mère glissé dans la voix
elle vogue à la rencontre d'un reste de croyance
les étoiles ne vivent pas le jugement du jour
écrire sur sa poitrine que le chemin est infini